Chronique
Montérégie : sur les collines à pommes, de Rougemont à Hemmingford
Les Montérégiennes ne sont pas d'anciens volcans, mais elles ont fait de la Montérégie le verger du Québec. En pleine saison des pommes, une tournée de colline en colline, des bulles de Rougemont au cidre de glace d'Hemmingford.
Par Terroir et Plaisirs, . 6 min de lecture.
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Le mont Rougemont a environ 137 millions d'années, et ce n'est pas un ancien volcan. Le magma qui l'a formé s'est figé sous terre, sans jamais percer la surface. Il a fallu que les glaciers raclent les roches tendres qui l'entouraient pour qu'il apparaisse au-dessus de la plaine. Aujourd'hui, ses flancs sont couverts de pommiers, et en octobre on y vient pour les cueillir, puis pour goûter ce qu'on en tire : du cidre mousseux, du brandy, du cidre de glace.
Des îles dans la plaine
Rougemont fait partie des Montérégiennes, la chaîne de collines qui a donné son nom à la région. Selon un document géologique du ministère des Ressources naturelles et des Forêts, ces collines sont des intrusions de roches ignées mises en place il y a 141 à 117 millions d'années, au Crétacé. Ce sont les roches les plus jeunes connues au Québec. Au contact du magma, la roche sédimentaire environnante a durci; les glaciers ont ensuite emporté ce qui restait de friable autour. Du mont Royal au mont Mégantic, en passant par Saint-Bruno, Saint-Hilaire, Rougemont, Saint-Grégoire, Yamaska, Shefford et Brome, ces dômes émergent de la plaine du Saint-Laurent comme des îles.
C'est sur ces îles et autour d'elles que le Québec cultive l'essentiel de ses pommes. La Montérégie compte 256 producteurs, environ 60 % des pomiculteurs québécois, selon les Producteurs de pommes de la Vallée Montérégienne et des Frontières (août 2024). L'Institut de la statistique du Québec a mesuré une récolte provinciale de 98 693 tonnes en 2023; la seule région Montérégie-Est et Centre-du-Québec en a fourni 39,7 %.
Deux siècles de vergers sur la montagne
La montagne a attiré les pommiers très tôt. Dans « Les vergers de Saint-Hilaire » (Cahier d'histoire n° 81, octobre 2006), l'historien Pierre Lambert relève qu'en 1822 un seul verger de pommiers greffés existait dans la paroisse, celui du marchand James Finlay, planté surtout en Fameuse. En 1833, le journal L'Écho du Pays parlait déjà de 7 000 pommiers. En 1836, la répartition pour la construction de l'église comptait 27 vergers, dont 19 sur la montagne. À la même époque, le seigneur Hertel de Rouville tirait de son domaine de 3 000 à 4 000 litres de cidre par année.
À Rougemont, l'histoire la plus connue commence un dimanche d'octobre 1901. Jean-Baptiste Jodoin achète ce jour-là un verger aux enchères pour 1 500 $, raconte un portrait publié par la SAQ en 2023. Quatre générations plus tard, la Cidrerie Michel Jodoin, rang de la Petite-Caroline, a fait des bulles sa signature : « Notre spécialité ici à la cidrerie, ce sont les bulles, la méthode traditionnelle », dit Michel Jodoin. En 1999, la maison est devenue la première microdistillerie au Canada, selon MétéoMédia. On y trouve des mousseux, des rosés, du brandy de pomme et même un vermouth de pomme, avec un sentier qui monte dans les vergers.
Une colline, un domaine
Chaque colline a ses producteurs, et chacun en tire autre chose. Toujours à Rougemont, la famille Robert a acheté un verger en 2006, puis planté du frontenac gris en 2007 et du chardonnay en 2008, d'après le Conseil des vins du Québec. Coteau Rougemont propose aujourd'hui une vingtaine de vins, mousseux et cidres; sa gamme Versant est à la SAQ depuis 2012. Le deuxième domaine de la famille, de l'autre côté de la montagne, porte un nom qui va comme un gant à la région : Domaine Inselberg, du terme qui désigne en géologie une colline isolée au milieu d'une plaine.
Au pied du mont Saint-Hilaire, Les Vergers Petit et Fils, chemin de la Montagne, élaborent une vingtaine de cidres sous trois marques (Les Vergers Petit, St-Hil et Rabaska), selon le site de l'entreprise, qui annonce l'autocueillette tous les jours de 9 h à 19 h jusqu'au 2 novembre. En face, sur le rang de la Montagne à Mont-Saint-Grégoire, les Vergers et cidrerie Denis Charbonneau cultivent plus de quinze variétés de pommes et produisent notamment un cidre de glace et une mistelle, d'après Tourisme Montréal.
Plus à l'est, sur le versant sud du mont Yamaska, le Vignoble Coteau St-Paul de Saint-Paul-d'Abbotsford, fondé en 1999 et repris en 2015 par Normand et Nicolas Pomerleau, fait des vins rouges, rosés, gris, blancs et orange, mais aussi du cidre. On peut y cueillir pommes et raisins.
Hemmingford, où le froid termine le travail
Au sud, presque à la frontière américaine, Hemmingford n'a pas de Montérégienne, mais il a une place à part dans l'histoire du cidre. Robert Demoy, œnologue venu de Bretagne, s'y installe en 1978. En 1988, il obtient le premier permis de fabrication et de vente de cidre artisanal, rapporte la SAQ; pour se distinguer des cidres industriels, il appelle d'abord le sien « crémant de pomme ». À l'époque, « les gens l'ont traité de fou », rapporte l'article. La Cidrerie du Minot, chemin Covey Hill, compte aujourd'hui quelque 14 000 pommiers. Ses enfants, Audrenne et Alan Demoy, y ont inauguré le 1er octobre 2024 le premier ÉCONOMUSÉE de la Montérégie, consacré au cidriculteur, selon le réseau Artisans à l'œuvre.
C'est aussi à Hemmingford qu'à partir de 1994 François Pouliot, avec l'aide de Christian Barthomeuf, à qui l'on doit la recette du cidre de glace, a mis au point la production à plus grande échelle, d'après un autre portrait de la SAQ. Depuis le 30 décembre 2014, le cidre de glace du Québec est une indication géographique protégée. Son cahier des charges, suivi par le CARTV, impose que le sucre soit concentré par le seul froid naturel, que les pommes soient pressées entre le 1er décembre et le 1er mars, et que le produit fini contienne au moins 140 g de sucre résiduel par litre, pour 9 à 13 % d'alcool.
Y aller en octobre
La saison est courte. Les Week-ends gourmands de Rougemont se poursuivent jusqu'au 18 octobre 2026, avec dégustations, ateliers, vendanges et randonnée; Tourisme Rougemont, au 61, chemin de Marieville, ne publie pas de tarif et renseigne au 450 469-3790. L'autocueillette se prolonge ensuite sur les montagnes jusqu'aux premières gelées.
Au retour, on garde de la place dans le coffre : un mousseux de Rougemont pour la table du dimanche, un brandy pour l'hiver, et une bouteille de cidre de glace. Les pommes qui le feront sont encore sur les arbres, ou dans les entrepôts, en attendant le froid de décembre.
Carnet d'adresses
Cidrerie Michel Jodoin, 1130, rang de la Petite-Caroline, Rougemont
Coteau Rougemont et Domaine Inselberg (277, rang de la Montagne), Rougemont
Les Vergers Petit et Fils, 1020, chemin de la Montagne, Mont-Saint-Hilaire
Vergers et cidrerie Denis Charbonneau, 575, rang de la Montagne, Mont-Saint-Grégoire
Vignoble Coteau St-Paul, 1595, rue Principale Est, Saint-Paul-d'Abbotsford (vendredi au dimanche, 11 h à 17 h)
Cidrerie du Minot, 376, chemin Covey Hill, Hemmingford (tous les jours, 10 h à 17 h, jusqu'au 24 décembre)
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