Chronique
Boire à la paille
En mai dernier, une équipe de chercheuses du British Museum de Londres – composé de Tasha Marks, historienne, Michaela Charles, brasseuse à AlphaBeta Brewery et Susan Boyle, consultante en boisson – a publié sur la toile le résultat d’une expérience des plus fascinantes. Ces femmes ont reconstitué, grâce à un protocole rigoureux et plusieurs documents d’époque, une bière telle que pouvaient en boire les habitants de l’ancienne Égypte. Je vous propose un petit survol des connaissances récentes sur cette question.
Par Mathieu Perron, . 5 min de lecture.
La bière et le berceau de la civilisation
La bière est peut-être aussi vieille que le début de la culture des céréales elle-même, soit 10 000 ans. L’épopée de Gilgamesh est le plus vieux récit de l’humanité. Cette histoire sumérienne écrite en cunéiforme – cette forme antique d’écriture faite à base de poinçon – conservée durant des millénaires sur des tablettes d’argile raconte l’histoire d’un roi-dieu nommé Gilgamesh et de son ami Enkidu; un homme sauvage. Les charmes d’une prêtresse qui lui offre de la bière et une nuit torride séduisent Enkidu qui se civilise. Ce mythe place la bière au cœur de l’idée de la civilisation dans la cité-État de Sumer. Il en sera de même chez les successeurs mésopotamiens localisés sur les berges de l’Euphrate et du Tigre dans ce qui est aujourd’hui l’Irak et la Syrie.
La civilisation de Sumer nous a laissé un autre grand texte pour comprendre l’histoire ancienne de la bière : l’Hymne à Ninkasi. Dans ce chant poétique gravé sur des tablettes d’argiles datant du XVIIIe siècle avant notre ère, Ninkasi dont le nom signifie littéralement « femme qui remplit la bouche » est honorée, mais surtout on y décrit précisément la méthode et les ingrédients nécessaires à la confection de la bière.
Sur les bords du Nil
Du côté du Nil, en Afrique, les Égyptiens et leurs ancêtres buvaient de la bière; énormément de bière. Cette boisson était considérée comme une part essentielle de l’alimentation quotidienne. L’État qui employait tous les ouvriers impliqués dans la grande corvée qu’était la construction des grandes pyramides du plateau de Gizeh fournissait quotidiennement près de quatre litres de bière. Il a fallu plus de 20 ans pour un de ces tombeaux royaux. Chaque travailleur servait pour un temps prédéterminé et les équipes de travail se relayaient aux trois mois. Durant cette période de labeur, les ouvriers étaient hébergés dans des sortes de casernes faisant part d’un vaste complexe d’habitation comprenant quartiers résidentiels, boulangeries et bien sûr brasseries. Il va sans dire qu’avec une population ouvrière annuelle estimée à 100 000 l’échelle de production brassicole nécessaire afin de répondre à la demande était quasi industrielle.
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