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Chronique

Quand les Américains montaient boire au Québec

Depuis le 29 septembre, la bière, le vin, le cidre et les spiritueux canadiens sont interdits d'entrée aux États-Unis. Il y a un siècle, la frontière se traversait dans l'autre sens : le Québec avait voté à 78,62 % pour garder sa bière, et les Américains, privés d'alcool par la prohibition, venaient boire ici.

Par Bières et Plaisirs, . 3 min de lecture.

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Montréal vers 1920. Boul. Saint-Laurent, angle rue Viger.
Crédit: Flickr
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La bière canadienne en bouteille, en canette ou en fût n'entre plus aux États-Unis depuis le 29 septembre, pas plus que le vin, le cidre et les spiritueux. L'interdiction vient d'une proclamation signée le 8 septembre par le président Donald Trump, dont le cabinet d'avocats américain Troutman Pepper Locke a publié le détail deux jours plus tard. Terroir et Plaisirs en rapportait les effets sur les vignerons et les distillateurs du Québec le 28 septembre. Il y a un siècle, l'alcool et ses buveurs traversaient la frontière dans l'autre sens.

1919 : un oui à la bière

En 1918, Québec vote une prohibition totale qui doit entrer en vigueur le 1er mai 1919, rappelle Emilie Girard dans un texte du Centre des mémoires montréalaises. Avant l'échéance, le gouvernement demande aux électeurs si la vente des bières, des cidres et des vins légers doit être permise. Le 10 avril 1919, 178 112 d'entre eux répondent oui et 48 433 non, une majorité de 78,62 % selon Élections Québec. Les femmes ne votent pas et la participation est estimée à 43 %, écrivent Ruth Dupré et Désiré Vencatachellum, de HEC Montréal, dans une étude de 2006.

Les spiritueux, eux, restent interdits deux ans. Le 1er mai 1921, le gouvernement de Louis-Alexandre Taschereau met en place la Commission des liqueurs de Québec, ancêtre de la Société des alcools du Québec (SAQ), à qui la loi confie le monopole de l'importation, du transport et de la vente d'alcool. On peut y acheter autant de bouteilles de vin qu'on veut, mais une seule de spiritueux par visite, devant un comptoir grillagé, raconte l'historien Laurent Turcot dans un texte publié par la SAQ. La bière fait exception : elle continue de relever d'établissements privés, note la Société nationale de l'Estrie.

La route du nord

Aux États-Unis, la prohibition entre en vigueur le 17 janvier 1920 et dure jusqu'au 5 décembre 1933. Les touristes américains affluent : 265 000 automobiles passent la frontière du Québec en 1926, et 637 500 en 1929, selon le texte de la SAQ. Les revenus nets de la Commission des liqueurs passent d'un peu plus de 4 millions de dollars en 1921-1922 à plus de 10 millions en 1929-1930. Montréal devient « une capitale du jazz, des bars et du jeu », écrivait Jean-Simon Gagné dans Le Soleil en novembre 2020.

Cinq hôtels à Abercorn

Dans Brome-Missisquoi, on boit à quelques pas de la ligne. À Abercorn, cinq hôtels font le plein d'Américains, qui y passent quelques heures ou plusieurs jours. À Glen Sutton, l'établissement de celle qu'on surnomme Queen Lil chevauche la frontière de 1911 jusqu'à son incendie, en 1929. Dans les fermes voisines, des granges louées aux contrebandiers abritent des caisses de bière et de whisky parties de Montréal pour Burlington, au Vermont. Ces épisodes sont documentés par l'historien Laurent Busseau pour le Circuit de la prohibition de Brome-Missisquoi.

La répression suit. Québec crée en 1921 une police des liqueurs de 35 personnes, et l'un des chefs de la contrebande du lac Champlain, Conrad Labelle, est écroué en 1923, d'après le Centre des mémoires montréalaises. Du côté américain, le poste de Rouses Point, dans l'État de New York, saisit et détruit 93 960 bouteilles durant le seul mois de septembre 1924, rapporte le Lake Champlain Maritime Museum.

La fin de l'affluence

Le 5 décembre 1933, les États-Unis abolissent la prohibition. En 1933-1934, les revenus nets de la Commission des liqueurs retombent autour de 5 millions de dollars, deux fois moins qu'en 1929-1930. La limite d'une bouteille de spiritueux par visite tient jusqu'en 1941.

Le Circuit de la prohibition de Brome-Missisquoi se parcourt aujourd'hui en voiture avec un audioguide : un peu plus de 130 kilomètres et dix arrêts, de Cowansville à Dunham, en passant par Sutton, Abercorn et Glen Sutton.

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