Chronique
Qu’est-ce qu’une Bière de Garde?
En déambulant dans le nord de la France, on remarque que plusieurs brasseurs apposent le terme « Bière de Garde » sur leurs étiquettes. Les entités américaines qui ont popularisés les définitions des styles de bière il y a quelques décennies ont remarqué la même chose en voyageant et ont décidé que « Bière de Garde » était bel et bien un de ces styles qui méritaient d’être homologués. Pourtant, il y en a des blondes, des ambrées, des brunes, certaines à 6 % d’alcool, d’autres à 8,5 %, plusieurs conditionnées en bouteille, certaines gazéifiées artificiellement… Alors, en bout de ligne, qu’est-ce que cette expression signifie aujourd’hui? Et peut-on en déguster de temps à autre au Québec?
Par Martin Thibault, . 4 min de lecture.
Les origines
Comme pour plusieurs traditions brassicoles fermières sur la planète, de la Saison belge à la Sahti finlandaise, le terme « Bière de Garde » est un passe-partout désignant des bières aux profils gustatifs variés, mais d’origine commune. Surtout utilisé dans le nord de la France, il représente des bières souvent fortes, produites à partir d’orge et de houblons locaux, fermentées à haute température, mais gardées de longues semaines à froid, puis conditionnées en bouteille.
Les affinités avec la Saison des Belges sont donc nombreuses. Tellement que certains exemples, comme la sympathique Cuvée des Jonquilles de la Brasserie Au Baron, ou encore la superbe Blonde d’Esquelbecq de la Brasserie familiale Thiriez, pourraient carrément faire partie du portfolio des brasseurs de Saison wallonne classique, comme Dupont ou Blaugies.
Ce serait à la fin du 19e siècle qu’une tendance de consommation mit la Bière de Garde sur un chemin différent de celui emprunté par la Saison. Plus de 1500 brasseurs artisanaux évoluant dans le nord du pays avant les guerres mondiales s’adonnaient à ce que nous appelons aujourd’hui un style malté et rustique. Cette tendance du début 19e siècle est d’ailleurs celle que nous aimons citer pour pointer les origines de la Bière de Garde du 21e siècle. Brassée en hiver et conditionnées à fraîche température au printemps, ces bières étaient conçues sur les fermes pour optimiser leur potentiel de garde. Pour ce faire, elle tendait à être moins sèche que la Saison et plus forte en alcool; un profil résolument céréalier qui fonctionnait bien avec les levures allemandes que les brasseurs français préconisaient.
Le retour de la bière de garde
Comme dans plusieurs cas similaires, ce style campagnard fut mis au rancard à la suite des sanglantes échauffourées des années quarante. Une poignée d’irréductibles continuèrent tout de même à brasser leurs recettes ancestrales malgré que la grande majorité de la population soit passée à des bières industrielles plus douces. Grâce à la Brasserie Duyck, et son succès avec la Jenlain Bière de Garde publicisée et brassée dans le style de l’époque, ce type de bière a pu reprendre du poil de la bête et ainsi inspirer une multitude d’autres brasseurs à suivre l’exemple, malgré la nouvelle omniprésence des nombreuses brasseries plus modernes dans ces contrées.
Aujourd’hui, que ce soit l’Ambrée d’Esquelbecq (de la Brasserie Thiriez), avec ses saveurs délicatement caramélisées et terreuses, la Bellerose Extra (de la Brasserie Saint-Source), et ses envolées florales, La Goudale (de la Brasserie Gayant), et son parfum de graines de coriandre et de miel, ou la Page 24 Malts & Hops (de la Brasserie Saint-Germain), avec son houblon herbacé puissant et ses céréales richement sucrées, toutes peuvent fièrement porter le nom de « Bière de Garde » sur leur étiquette.
Alors qu’il semble y avoir une légère tendance pour que la Bière de Garde blonde mise sur des céréales douillettes rappelant le pain, un caractère fermentaire à peine fruité et des houblons herbacés, contrairement à une Bière de Garde ambrée qui, elle, se veut souvent plus axée sur le caramel, les noix et la terre, il est difficile de cerner la Bière de Garde comme style précis. Et c’est parfait comme ça. De telles réalités brassicoles ne sont pas nées pour plaire aux concepteurs de concours de brasseurs. Pas plus qu’aux auteurs d’un journal spécialisé d’ailleurs.
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