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Chronique

La politique de la vodka en Russie

Un homme s’énerve tellement à propos de la file d’attente à faire pour acheter de la vodka qu’il dit : « Je vais aller au Kremlin et je vais tuer Gorbatchev. » Lorsqu’il revient, les autres dans la file lui demandent : « Alors, as-tu tué Gorbatchev? », et il répond : « Non, la file d’attente est encore plus longue là-bas. »

Par Mathieu Perron, . 6 min de lecture.

La politique de la vodka en Russie
Bières et Plaisirs
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Cette blague racontée par Mikhaïl Gorbatchev en 1995 lors d’une entrevue dévoile une certaine vérité. Entre l’établissement du régime bolchévique en 1917 et la chute de l’Union soviétique le 9 novembre 1989, les distilleries soviétiques ont toujours fonctionné à plein régime. Pourquoi ? Est-ce purement culturel ? C’est bien connu, les Anglais boivent du thé, les Français du vin, les Allemands de la bière et les Russes de la Vodka… Mais, ce n’est pas si simple. Le politologue et historien Mark L. Schrad établit un lien entre la construction d’autoritarisme en Russie et la politique économique de la vodka.

Ceux qui embrassent

L’autoritarisme russe s’est bâti grâce à la vodka. En 1649, le code de loi codifiant le servage dans l’Empire russe interdisait du même coup l’achat de vodka en dehors des kabaks, c’est-à-dire une taverne possédée par l’État. L’institutionnalisation du kabak, et l’interdiction du commerce privé de l’alcool permettent de canaliser dans les coffres impériaux tous les profits du commerce de l’alcool.

Les taverniers sont d’importantes figures au temps des tsars. Le surnom de tselovalniki – ceux qui embrassent – leur était attribué. C’est qu’au moment de donner allégeance au tsar, ces fonctionnaires impériaux embrassaient la croix orthodoxe. Les taverniers prêtaient alors le serment de servir fidèlement l’empereur en permettant toujours que l’alcool coule à flots et que les revenues rentrent dans les caisses. Chaque tavernier était pressuré par le collecteur d’impôt; chaque client l’était tout autant par le tavernier pour qu’il alimente le système. C’est d’ailleurs pourquoi la vodka devint une boisson nationale. La vodka rapportait davantage au tavernier – et donc à l’État – que la bière ou l’hydromel. La vodka était plus rentable, car il était entre autres possible de l’entreposer et de la diluer.

Le régime tsariste à sec

Le fait est peu connu en Occident. La première expérience de prohibition des boissons alcooliques à l’échelle d’un pays n’a pas débuté en 1919 par l’entrée en vigueur du XVIIIe amendement à la constitution des États-Unis. C’est en Russie impériale, en 1914, que cette mauvaise bonne idée a été pour la première fois instaurée. Le tsar Nicolas II projetait alors les peuples de son empire dans la Première Guerre mondiale; sa Majesté Impériale souhaitait que ses gens demeurent sobres devant les mitraillettes austro-hongroises et les canons allemands. Ce fut une mauvaise idée. Le décret du tsar interdisait la vente, mais pas la production d’alcool distillée.

Que ce soit par contrebande, graissage de patte ou autres moyens frauduleux, il était toujours possible pour une bonne partie de la population – y compris les soldats au front – de s’approvisionner en vodka et en alcool. En même temps, les bourgeois et les aristocrates continuaient d’avoir accès à des alcools importés. Du côté des ouvriers et des paysans, le goût pour l’eau-de-vie n’a pas disparu du jour au lendemain. Il y aura toujours quelqu’un pour demander à boire. Contrôler l’offre ne fait que propulser les prix à la hausse ce qui encourage la contrebande.

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