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Chronique

Shamat et Ninkasi : la bière civilisatrice

Les civilisations mésopotamiennes, expression signifiant en grec le pays d’entre les deux fleuves localisés dans la région de l’actuel Irak, ont vu naître les premiers codes de lois, le premier système d’irrigation, la première bureaucratie et la comptabilité. Les écrits extirpés du sol des premières Cités-États de Sumer, d’Uruk et d’Akkad prennent la forme de tablettes d’argiles, un matériel résistant aux attaques du temps. La forme d’écriture employée est le cunéiforme, mot qui signifie littéralement en forme de coins ou de clous. Ces clous transmettent les traces éparses des origines des premières civilisations de la bière.

Par Mathieu Perron, . 6 min de lecture.

Shamat et Ninkasi: la bière civilisatrice
Samantha (CC BY 2.0)
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Les traces involontaires du passé lointain

Les traces qui nous survivent sont rarement celles que l’on souhaiterait se voir perpétuer dans les siècles à venir. Qui d’entre nous aimerait que la seule trace écrite qui décrive un pan de notre existence sur terre soit notre facture d’épicerie du mois dernier? Pourtant, les sociétés complexes et hiérarchisées produisent ce type d’écrit administratif à la tonne. Comparativement, le manuscrit de la prochaine série télé à succès ne représente qu’une somme infinitésimale du volume de la production écrite. C’est pourquoi, à moins de tomber sur des bibliothèques dévouées à cette mission de conservation, ce type d’écrit est l’exception, mais la probabilité que l’archéologue tombe sur des états de compte est importante.

L’État et la résistance

James C. Scott, dans son essai Against the Grain : A Deep History of the Earliest States paru en 2017, soutient que la formation des premiers États ne s’est pas faite de manière si harmonieuse comme on le présente souvent. La sédentarisation et l’agriculture qui caractérisent la formation des premiers États ne se seraient pas faites de manière fluide et les groupes de chasseurs-cueilleurs ont longtemps résisté à l’idée de s’établir dans des sociétés enrégimentées par un État. Ainsi, les données archéologiques montrent qu’entre 8000 et 3500 avant notre ère, plusieurs groupes de chasseurs-cueilleurs développent une forme de sédentarisation, d’artisanat et de culture qui font fi de la présence de structure étatique.

Un État peut se définir comme un territoire sur lequel une élite exerce un pouvoir coercitif. Pour se maintenir, cette élite s’appuie sur un système de taxation du produit ou le travail d’une population donnée. Scott soutient que pour qu’un état existe, il a besoin de s’appuyer sur la production d’une denrée de base pouvant facilement être taxée : la production céréalière est de ce type idéal. Les champs sont des unités délimitées et fixes. Et parce que la récolte murit dans une période de temps relativement courte, les cultivateurs de grains ne peuvent pas se soustraire aux collecteurs d’impôts. Là, où dans le monde, les communautés d’agriculteurs étaient fondées sur la culture de tubercules et de légumes racines comme la patate douce ou le manioc, l’évasion fiscale était facilitée par le simple fait que la récolte pouvait être laissée dans le sol et récoltée sur une longue période. Peu de ces sociétés ont développé un État.

La civilisation des céréales

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